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    Boomerang kids: de plus en plus d'adultes retournent vivre chez leurs parents

    Dans la suite du film «Tanguy» (en salle mercredi 10 avril 2019), Azéma et Dussollier voient leur fils revenir à la maison. Un scénario de plus en plus fréquent dans la vraie vie. Enquête et témoignages.

    Publié le 
    8 Avril 2019
     par 
    Nicolas Poinsot

    Ils volaient enfin de leurs propres ailes, jusqu’à ce qu’ils subissent un atterrissage forcé. Ces accidentés, ce sont les boomerang kids, des adultes autonomes, menant leurs propres projets comme des grands, mais qui se retrouvent soudain parachutés, souvent par défaut, dans leur ancienne chambre d’enfant chez papa et maman.

    Le thème est au centre du nouveau film d’Etienne Chatiliez, «Tanguy», le retour, où l’enfant chéri du couple Azéma-Dussollier, qui mit si longtemps à quitter le nid, revient au foyer après avoir perdu sa femme chinoise. Si la situation sert de génial ressort comique au cinéma, elle n’est pas forcément aussi drôle pour ceux qui l’expérimentent vraiment. Car ils sont de plus en plus nombreux, ceux qui doivent réinscrire leur nom sur la boîte à lettres du domicile familial.

    «Le fait de revenir vivre chez ses parents est indéniablement un phénomène en augmentation, constate le sociologue Serge Guérin, coauteur de La guerre des générations aura-t-elle lieu? (Ed. Calmann-Lévy, 2017). N’étant pas toujours très assumé, il est encore assez difficile à cerner avec précision par les statistiques.»

    Plus rare en Allemagne

    Les quelques études connues sur la question sont néanmoins unanimes sur un point: la tendance touche quasi tous les pays occidentaux. Une enquête publiée en 2018, et menée par la London School of Economics and Political Science, avance que «la corésidence intergénérationnelle, après avoir décliné fortement tout au long de la seconde moitié du XXe siècle, est repartie à la hausse récemment.»

    Les chercheurs soulignent que les enfants retournant chez leurs parents sont bien moins fréquents en Allemagne et dans les pays nordiques, régions plutôt épargnées par les vicissitudes de l’après-crise. La corrélation entre mauvaise santé économique et perte d’indépendance des adultes est ainsi confirmée par les auteurs.

    D’un commun accord

    En France, les statistiques publiées par la Fondation Abbé Pierre montrent que le phénomène a enregistré une hausse de 20% entre 2002 et 2013. En Grande-Bretagne, elle atteint même les 25%. Encore plus spectaculaire, la hausse se transforme en boom en Californie, où les enfants qui repassent la porte du foyer étaient 68% plus nombreux en 2012 qu’en 2005, selon le Los Angeles Times. C’est d’ailleurs en étudiant le phénomène aux Etats-Unis que la sociologue Barbara Mitchell a forgé l’expression boomerang kids, au moment où le krach boursier mondial multipliait les situations précaires. Des boomerangs qui ne reviennent donc pas par plaisir.

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    A l’instar de Myriam, 34 ans:«Je vivais seule et j’étais en conflit avec le propriétaire de mon appartement. Je ne dormais plus avec tout le stress que cela générait, j’étais complètement lessivée. Parfois des copines m’hébergeaient pour me changer les idées. Et puis, presque au même moment, j’ai perdu mon emploi. J’avais demandé à mon père, retraité depuis peu, si je pouvais venir m’installer avec lui. Ma mère n’étant plus là, je me disais qu’on se tiendrait ainsi compagnie et que je pourrais souffler un peu, à la fois émotionnellement et financièrement. Depuis l’été 2018, nous cohabitons dans la maison de mon enfance. C’est un ancien corps de ferme, il y a pas mal de place heureusement.»

    Davantage de femmes

    «Outre les cas, plutôt rares, d’adultes reprenant le chemin de la maison par besoin d’économiser pour concrétiser un projet, beaucoup sont en effet de retour après un échec dans leur vie, constate Nicole Prieur, psychologue et philosophe, qui a cosigné La famille, l’argent, l’amour: Les enjeux psychologiques des questions matérielles (Ed. Albin Michel, 2016). Ils ont vécu une rupture, ou ils se sont fait licencier, et les conditions actuelles, l’anxiété de notre époque, le chômage, n’aident pas à surmonter des moments si douloureux et angoissants. Les nouvelles générations sont moins bien loties que celle de leurs parents.»

    Reste que l’inflation des boomerang kids n’est pas qu’un signal négatif aux yeux de Serge Guérin: «C’est évidemment le symptôme d’une société qui va mal, mais cela montre également qu’il existe encore un tissu solidaire entre les générations, qui est à même de sauver, de maintenir à flot pour ne pas tomber dans la précarité.» Ces adultes qui reviennent au domicile familial seraient aussi victimes de la hausse des séparations amoureuses, une donnée pouvant expliquer pourquoi les enfants boomerangs sont une population plutôt féminisée.

    «On voit beaucoup de femmes qui se retrouvent seules avec un faible revenu, parfois avec des enfants, éclaire Jean-Marie Le Goff, démographe et maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Lausanne. Cette situation complique la recherche d’un nouveau logement, au vu des prix élevés, et des craintes de certains bailleurs face à une personne seule travaillant à temps partiel. Le retour chez les parents est alors la meilleure solution de repli.»

    Se restaurer psychiquement

    D’accord, mais pourquoi opérer un virage à 180 degrés en direction de ses géniteurs et ne pas aller, par exemple, chez des amis ou chez une sœur? «Les personnes en situation d’échec professionnel ou amoureux subissent souvent une transformation lourde de leur environnement, observe Serge Guérin. Elles expérimentent une véritable perte de repères avec aussi, parfois, une désocialisation due au fait qu’on voit moins ses amis du boulot, qu’on sort moins. Les parents sont alors perçus comme des éléments sécurisants, d’autant plus qu’ils ne vont pas être dans le jugement. La question financière n’est pas la seule motivation.»

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    Pour les boomerang kids, revenir sous le même toit que papa et/ou maman aide véritablement à rebondir en redonnant une énergie perdue, complète Nicole Prieur: «La famille représente un continuum, un point d’ancrage où l’on se nourrit de ce sentiment d’amour inconditionnel. Ce retour au cocon est bénéfique psychologiquement, car c’est un lieu de réassurance. On retrouve ce qu’on est, on se retrouve soi-même. De leur côté, les parents retrouvent un sens à leur rôle, ils se sentent indispensables.»

    Le spectre de l’autorité

    Encore faut-il que le domicile parental dispense ces ondes positives et bienveillantes. Les enfants boomerangs ne sont en général pas les moins nostalgiques du bon vieux temps. «Ceux qui reviennent sont surtout ceux qui, dans la fratrie, entretiennent les liens les plus puissants avec les parents. Leur souvenir de l’enfance est souvent positif et cela a permis de conserver une proximité émotionnelle forte.» Un crochet par la maison familiale qui fait donc du bien à l’âme; à condition, toutefois, de savoir se déplacer avec agilité et clairvoyance dans le champ de mines qui s’ouvre.

    «Après mon post-doctorat aux Etats-Unis, j’ai voulu revenir en Suisse, raconte Zoé. Assez dégoûtée par l’univers de la recherche, j’étais dans un mood plutôt pessimiste. Je vivais mal mon célibat, je n’avais plus ni confiance en moi ni vision de ce que je voulais faire. Je suis revenue vivre chez mes parents à 31 ans. Au début, il y avait quelque chose de réconfortant et puis, au fil des mois, l’équilibre s’est cassé. J’avais une tendance à la régression, moi la petite dernière qui retrouvait les douceurs du foyer, les petites attentions. Progressivement, nous avons repris le fonctionnement d’autrefois, avec mon père notamment, dont l’ingérence dans mes études et mes projets a fini par remonter à la surface. C’est devenu toxique et après les premiers mois en mode retour au paradis perdu, ça s’est transformé en ornière. Je rêvais de récupérer mon indépendance.»

    Un subtil équilibre

    Car au lieu de rebondir comme ils le prévoyaient, nombre d’adultes retournés vivre chez leurs parents se laissent engluer, explique Nicole Prieur. «Quand la cohabitation dure quelques mois, elle joue le rôle de tremplin temporaire et ne change pas trop les relations. En revanche, quand les choses durent, l’ancienne dynamique enfant/parent peut resurgir, avec un enfant qui s’infantilise et des parents qui se parentifient. Ceux-ci peuvent vouloir réimposer une autorité, notamment quand les fonctionnements et les rythmes sont très différents à la maison. C’est une configuration très conflictuelle, puisque l’adulte supportera difficilement d’être ainsi encadré.»

    Alors, comment faire pour éviter ces tensions et garder un certain degré d’indépendance? «Il faut avoir une excellente communication, ajoute la psychologue, sinon la gêne et le non-dit s’installent. Le oui des parents autorisant l’enfant à revenir s’installer est souvent implicite, mais lors de l’emménagement, une période de dialogue et d’explications sur la manière avec laquelle on vivra ensemble est nécessaire. Au fond, il faut regarder la situation comme si c’étaient des amis qui hébergeaient un autre adulte.»

    Bienfaits pour la famille

    Les boomerang kids qui réussissent leur arrêt au stand papa-maman, justement, savent entretenir une certaine forme d’autonomie. «Avec le temps, le sujet des sous finit par arriver et c’est là que des arrangements se font, note Serge Guérin. Si la situation financière de l’enfant ne permet pas de participer au loyer, il compense souvent de manière plus informelle, comme faire des courses régulièrement, bricoler, des arrangements qui instaurent une réciprocité. La plupart du temps, ces boomerang kids ont envie de trouver un équilibre en attendant de pouvoir repartir.»

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    Et lorsque la cohabitation arrive à son terme, tout le monde, même les parents, en sort gagnant. Car si une étude anglaise, publiée en 2018, montre que le retour au foyer d’un enfant tend à dégrader la qualité de vie de ses parents, elle révèle aussi que l’expérience peut être bénéfique pour la santé des relations familiales. Comme quoi, le retour d’un boomerang n’est pas forcément douloureux.

    TÉMOIGNAGE

    «Pour fuir mes enfants tanguy, je suis devenue boomerang kid»

    Il y a six mois, je vivais encore avec mes trois enfants. Ou plutôt, ce sont eux qui vivaient encore avec moi. Depuis le départ de leur père, nous cohabitions en effet dans notre appartement lausannois. Aucun ne semblait vouloir partir – à respectivement 32, 27 et 22 ans, ils se disaient très bien chez leur maman de 57 ans. Moi, je commençais à m’agacer silencieusement de cette situation.

    Malgré mon salaire modeste, ils ne payaient pas grand-chose. Ils achetaient seulement leur nourriture, et moi, je finançais tout le reste. Loyer, papier toilette… Je sais, j’étais trop gentille. Je n’arrivais pas à leur imposer un fonctionnement plus équitable. Et puis, récemment, ma mère a commencé à aller moins bien. Elle venait d’endurer le décès de mon beau-père, elle était un peu triste, devenait moins active, je me rendais compte qu’il serait bien de me rapprocher d’elle, à Martigny.

    Elle a insisté pour que je vienne m’installer dans son appartement. J’ai trouvé l’idée séduisante, je pouvais ainsi fuir mes Tanguy (désormais obligés de se partager le loyer) et changer d’air, après avoir habité pendant 30 ans à Lausanne. J’ai emménagé chez ma mère et les premiers mois ont été supers. Je me disais que cela ne pouvait que durer. On se connaissait bien elle et moi, on avait toujours eu un lien spécial que mes deux petites sœurs m’enviaient. Je pensais que cet appart allait aussi être un peu chez moi.

    «Malgré sa schizophrénie, ma maman n’a pas changé»

    Mais l‘atmosphère est progressivement devenue pesante. Ma mère, dépressive de longue date, attendait surtout de moi que je m’occupe d’elle. Je me suis sentie piégée, manipulée, me demandant ce que je faisais là. Ma présence ne l’a pas fait changer ses habitudes. Elle se montrait peu concernée par la pudeur dans l’appartement. C’était comme vivre avec une inconnue.

    J’étais tellement gênée de cette promiscuité que je n’osais plus sortir de ma chambre la nuit pour aller aux toilettes, de peur de tomber nez à nez avec elle. J’essayais pourtant de rendre les choses conviviales, préparant des repas sains, amenant de la déco, faisant ménage et petits travaux pour rendre plus salubre et agréable son vieux logement, qui était dans un état épouvantable à mon arrivée. Mais je devais fuir.

    Comme avec mes trois enfants, j’ai eu du mal à lui dire que je n’en pouvais plus de cette situation. Notre cohabitation a pourtant fait émerger un aspect bénéfique: elle nous a permis de régler certains points sensibles du passé. En vivant ensemble, en ayant tout le temps devant nous, nous avons pu aborder certains sujets dont nous n’avions pas l’habitude de discuter quand je ne faisais que passer chez elle.

    Elle m’a ainsi avoué une certaine culpabilité concernant des événements qui m’avaient beaucoup perturbée durant mon enfance. Cet aveu m’a permis de mettre à nu des conflits passés et de les résoudre. J’y ai trouvé une nouvelle énergie qui m’a enfin donné la motivation pour partir. Etonnamment, elle a été plutôt compréhensive. Elle aussi, finalement, ne se trouvait plus tout à fait chez elle. J’ai récemment retrouvé un appartement à moi toute seule. Cette fois, c’est un vrai nouveau départ.


    Leur meilleur cauchemar est de retour. Edith (Sabine Azéma) et son mari Paul (André Dussollier) voient leur fils chéri, Tanguy (Eric Berger), revenir squatter leur bel appartement parisien. Lui, l’ancien éternel étudiant qui, quasi trentenaire, ne voulait pas quitter le nid, avait pourtant fini par mettre les voiles. Et loin: le premier opus signé Etienne Chatiliez le montrait s’installer en Chine après y avoir épousé son âme sœur. Et patatras. Tanguy, qui se retrouve à nouveau célibataire, revient poser ses valises en France. Chez papa et maman, bien sûr, pour leur plus grand bonheur… En salles le 10 avril 2019.

     

     

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