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    L'obsession du miroir: plus saine que l'on pense?

    Camoufler ses ridules, améliorer son teint, sublimer son regard: depuis la nuit des temps, on use d’artifices pour avoir l’air plus belle dans son miroir. Et si on avait rien compris au mythe de Narcisse? 

    Publié le 
    4 Avril 2018
     par 
    Fabienne Rosset

    De la marquise de Montespan, qui colorait ses lèvres et ses pommettes de rouge devant sa psyché au XVIIe siècle, à Kim Kardashian, qui joue de ses filtres beauté en se mirant dans son smartphone pour réjouir des millions de followers, embellir son image est une obsession qui traverse les âges. Mais d’où vient cette manie superficielle? «Superficielle? Sachez qu’il est important que les gens essaient d’être beaux physiquement. Ce n’est pas du tout futile», s’insurge Fabrice Midal, auteur de «Sauvez votre peau! Devenez narcissique» (Ed. Flammarion/Versilio).

    «Notre culture, notre histoire et notre morale ont érigé la coquetterie en faute et l’acte de se mirer en synonyme de vanité, donc en péché», dénonce encore le philosophe. Reste qu’on pense forcément à Narcisse, d’ailleurs point de départ de son livre, lorsqu’on cherche à comprendre le rapport, parfois conflictuel, que nous entretenons avec notre beauté et donc avec notre image.

    On se souvient que, selon la légende, le fils de la nymphe Liriope, se mirant dans l’eau, voit pour la première fois son reflet. Il le trouve beau et passe des jours à le scruter, à l’admirer, ignorant sa beauté. Quand il se reconnaît dans ce qui constitue le premier miroir, il se transforme en narcisse. Voilà pour le mythe d’Ovide. Qu’en dit l’histoire?

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    Se regarder, c’est péché?

    Devenu accessoire indispensable à tout geste beauté, le miroir en accompagne aussi les diktats. Dans l’Antiquité, il était d’abord un outil de connaissance de soi et l’apparence des hommes était le reflet de leur âme. Les Pères de l’Eglise encourageaient les fidèles à se livrer à l’inspection de leur faciès pour méditer sur leurs péchés. «Au Moyen Age, il y avait l’idée que le miroir conservait quelque chose de la personne qui s’y regardait. Le troubadour, par exemple, pouvait conserver le miroir dans lequel sa belle s’était contemplée», raconte Fabrice Midal. «Mais se regarder au lieu de se tourner vers Dieu était synonyme de vanité.» Et user d’artifices pour améliorer cette apparence interdit. Au cours des siècles, on s’éloigne de la beauté comme reflet de Dieu. Aider la nature par diverses crèmes et de nombreux fards devient la norme.

    Dans son essai sur la beauté moderne («L’histoire de la beauté», Ed. Seuil), Georges Vigarello, chercheur et théoricien du corps, analyse le passage de la beauté révélée du XVIe siècle à la beauté désirée du XIXe, qui voit prospérer un «marché de l’embellissement». On y apprend que Louise Bourgeois est la première en 1636 à mentionner l’apparition de la couleur rouge dans une de ses recettes de fard ou que la Saskia de Rembrandt en agrémentait son visage lorsqu’elle était peinte en Flore pour «magnifier le naturel». Le fard s’impose et la commercialisation des cosmétiques explose dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Désormais on choisit son teint, on abuse des pommades, on use des eaux de talcs, on masque (déjà) les défauts. Bienvenue dans l’ère de la beauté sociale, à laquelle toutes et tous aspirent en se mirant la face des heures durant dans une psyché haute, soit un miroir placé sur une console.

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    L’ère du miroir en pied

    Toutefois, la révolution ultime dans l’histoire de la beauté moderne, c’est l’apparition du miroir en pied, celui que l’on fabrique via un procédé mélangeant nitrate d’argent et ammoniaque liquide dès la fin du XIXe siècle. On invente alors l’armoire à glace, qui s’invite dans toutes les chambres à coucher. Et là, on s’observe. Sous toutes les coutures. Les soins, le regard sur soi changent et le miroir en est l’instrument. Tout artifice est bon pour correspondre à une beauté qui, désormais, doit suivre la mode et les conventions.

    L’histoire récente, avec le boom des cosmétiques, de la chirurgie esthétique et la tyrannie de l’image, on la connaît. Quasi impossible de ne pas frémir devant une ridule naissante, une paupière tombante ou un teint terne. Et la traque ne s’arrête pas sur le seuil de la porte de la salle de bains, puisque nos smartphones nous renvoient notre image en continu pour peu qu’on soit un minimum connecté. Jusqu’à l’excès? «Les smartphones servent de miroir de poche. Avec la caméra frontale, on se regarde, on se remaquille dans le métro. Ce n’est pas une déviance du tout, c’est juste fonctionnel. Je ne sais pas si on le fait plus souvent que si on avait un miroir dans son sac à main», commente Elsa Godart, philosophe et psychanalyste, auteure de «Je selfie donc je suis» (Ed. Albin Michel).

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    «Avec les outils technologiques modernes, la tentation de se regarder est d’autant plus grande qu’on peut le faire partout. C’est aussi une manière de vaincre une inquiétude qui est de l’ordre de la reconnaissance.»

    Parce que si on se regarde, on ne se voit pas forcément? Un paradoxe que souligne Fabrice Midal:

    «Face au miroir, on regarde à quel point on ne correspond pas à l’image qu’on aimerait pouvoir donner de nous, en scrutant le moindre petit défaut. Contrairement à ce qu’on croit, ce n’est pas parce qu’on se photographie qu’on se voit. On est prisonnier d’images qu’on veut donner de nous. Il s’agit d’une forme d’aliénation extrêmement pénible et douloureuse.»

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    Le stade du selfie

    «Je me regarde entre sept et huit fois par jour dans le miroir», confie Harmonie Keller, 33 ans, une Suissesse qui tient le blog secondthought.ch, consacré à la mode et à la beauté. «Par contre, je suis très mauvaise en selfie… je dois m’y reprendre à 25 fois et ce n’est pas pour autant que je posterai la photo. Je n’arrive pas à avoir l’air naturel. Je trouve que cela fait très narcissique.» Sans virer Kardashian, qui fabrique son image dans une totale dépendance au regard de l’autre, on n’échappe pas à la photo postée sur les réseaux sociaux. Si possible, on essaie d’être potable, filtres beauté correcteurs à la clé. «C’est vrai que les filtres peuvent être très flatteurs, continue la blogueuse. Quand la journée a été longue, le filtre baguette magique va immédiatement rebooster mon ego. Après, soyons honnêtes, les photos ont la fâcheuse tendance à accentuer les défauts relevés dans le miroir. Disons que le filtre se situe entre la réalité et le selfie. Un peu flatteur, mais pas menteur.»

    Si les rapports qu’on entretient avec son image selfique et son reflet dans la glace sont cousins, Elsa Godart a été jusqu’à établir entre eux un lien quasi psychanalytique.

    «J’ai fait un parallèle entre le stade du miroir (ndlr: établi par le psychanalyste Jacques Lacan comme étape cruciale dans le développement de l’enfant) et le stade du selfie. Le stade du miroir a lieu entre 6 et 18 mois, au moment où l’enfant se constitue comme sujet face à la glace en se dissociant de sa mère. Le stade du selfie serait ce moment où effectivement il n’y a pas qu’un corps mais qu’il est augmenté par notre identité virtuelle», explique la spécialiste.

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    Alors, tous narcissiques?

    A défaut de nous trouver beaux, à l’instar de Narcisse quand il voit son reflet dans l’eau, sommes-nous donc condamnés à être traités de narcissiques si on ne peut s’empêcher de se checker dans la glace? «Aujourd’hui, c’est une insulte, une condamnation illégitime et culpabilisante. On dit que les gens qui se regardent beaucoup dans le miroir sont narcissiques, mais en fait les gens qui le font se jugent en permanence.

    Le drame de notre temps c’est justement qu’on n’est pas assez narcissique», s’insurge Fabrice Midal, «Le mythe de Narcisse, contrairement à ce qu’on a beaucoup dit, ce n’est pas l’être qui est imbu de lui-même, vaniteux, c’est au contraire l’être qui se méconnaît. C’est devenu une insulte parce que notre monde a un problème avec l’idée de se rencontrer et de s’aimer. Il est temps de lever le malentendu. Et de trouver un rapport réel à la beauté.»

    Brigitte Rosset, comédienne et humoriste, 48 ans


    © Noura Gauper 

    Est-ce un objet indispensable?
    Non, mon miroir n’est pas indispensable, sauf pour se maquiller avant un spectacle. J’ai tenté une fois sans… le résultat était… artistique.

    Il ment forcément, ou c’est bien vous dans le miroir?
    Non non, c’est bien moi, mais on a la chance d’avoir plusieurs moi, non?

    Le geste beauté qu’il vous inspire?
    Lever la tête pour atténuer les cernes! Et se tourner légèrement pour admirer plutôt son profil gauche.

    Combien de fois par jour vous regardez-vous?
    Tous les matins, on se dit bonjour, après ça dépend si on se croise ou non.

    Est-ce que vous vous parlez face au miroir?
    Non, je pense que je parle déjà assez aux autres, je ne veux pas prendre le risque de l’énerver.

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    Elodie Frenck, comédienne, 43 ans


    © Didier Baverel WireImage

    Votre miroir, ami ou ennemi?
    J’entretiens avec mon miroir la même relation que celle que j’entretiens avec moi-même, parfois je l’aime et parfois moins. Je l’utilise comme un vérificateur d’erreurs éventuelles. Si je n’en n’ai pas alors que je pense avoir un bout de salade entre les dents, je demande à la personne en face de moi de me rassurer.

    Est-ce un objet indispensable?
    Longtemps, je n’en avais pas dans ma salle de bains, ce qui surprenait mes invités, mais moi je me maquillais dans le salon, à quoi bon regarder mes dents ou mon teint au réveil…

    Il ment forcément, ou c’est bien vous dans le miroir?
    Le miroir sera le reflet d’une humeur donc il ment forcément un peu, car l’objectivité est impossible!

    Le geste beauté qu’il vous inspire?
    Je sais que le miroir peut être dangereux et que j’aurais envie de camoufler les imperfections, boutons, cernes ou points noirs. Quand on commence, c’est terrible…

    Eugénie Rebetez, chorégraphe, 34 ans


    © Veronique Hoegger

    Votre miroir, ami ou ennemi?
    Cela dépend où il se trouve. Le miroir de ma salle de bains me rassure. Le miroir d’une cabine d’essayage me met toujours mal à l’aise. Le miroir chez le coiffeur me fait sourire stupidement. Le miroir dans un lieu public me fait prendre conscience que je suis une toute petite entité d’un immense groupe d’êtres humains.

    Un objet indispensable?
    Oui, surtout pour faire face à qui on est. Michael Jackson le dit d’ailleurs si bien dans sa chanson Man in the Mirror: «If you want to make the world a better place, take a look at yourself, and then make a change.»

    Il ment forcément, ou c’est bien vous dans le miroir?
    Je ne me reconnais pas toujours dans le reflet que je vois. Ou plutôt, je m’étonne parfois de ce que je vois. Ce qui est sûr, c’est que je ne parviendrai jamais à contrôler l’image que le miroir me renvoie.

    Le geste beauté qu’il vous inspire?
    Boire de l’eau, respirer, aller dehors.

    Harmonie Keller, blogueuse secondthought.ch, 33 ans


    © secondthought.ch

    Votre miroir, ami ou ennemi?
    Ami, la plupart du temps. Ce n’est pas vraiment le miroir qui me fait peur, mais plutôt la lumière qui va donner bonne ou mauvaise mine.
    Ça pourra radicalement modifier mon reflet, voire mon humeur.

    Est-ce un objet indispensable?
    Je dirais oui. Je ne le traque pas, mais j’avoue que dans un ascenseur par exemple, je serais frustrée s’il n’y en avait pas. C’est toujours rassurant de vérifier que je n’ai rien entre les dents ou que mon mascara n’a pas coulé. J’essaie toujours de me sourire en dernier reflet pour garder en tête une image de moi positive.

    Il ment forcément, ou c’est bien vous dans le miroir?
    C’est bien moi! Sauf qu’au lieu de mentir, il aura tendance à accentuer certains défauts. A l’inverse, il saura me sublimer juste après un maquillage réussi ou me donner confiance à la suite d’une nuit réparatrice, en reflétant un teint éclatant même au saut du lit.

    Le geste beauté qu’il vous inspire?
    Dès que je me retrouve face à un miroir, mon premier geste est de passer ma main dans mes cheveux, c’est maladif. Toujours ce besoin d’apporter un peu de volume, de redonner un peu de peps.

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